> travail
Rebelle à tout enseignement académique, aux règles et aux contraintes de toute institution, à toutes les formes d’autorité et de commandement qui prétendent l’encadrer, Anne fit de son apprentissage du métier de peindre un mouvement de percée hors de ce monde.
C’est ce mouvement que rien jamais ne vint interrompre, cette trouée obstinée qui conduit aujourd’hui, après tant de détours, le tracé qui incise les couleurs à se réapproprier les contours du corps — d’un corps féminin, ouvert, généreux, à mille lieux de tout repli et de toute prostration, disponible pour une étreinte consentie que le dessin finit par retrouver. Les tableaux, alors, se font doublement mémoire : celle d’une histoire singulière d’abord — l’histoire d’un corps qui, au-delà des blessures les plus intimes, à rebours de toute violence et de toute contrainte, découvre la joie de son abandon et de son offrande — ; celle de la peinture elle-même ensuite, de la longue geste de sa fascination pour le mouvement des bras et des jambes, les hanches, la poitrine, le ventre des femmes, les lèvres, les yeux, la forme de leur visage comme objet de désir. Sur la grande table, au centre de l’atelier, quelques livres attestent la visitation de cet envoûtement qui traverse le temps : la statuaire grecque, Rodin, Modigliani, Cy Twombly. L’essentiel ici est la quête mémorielle d’une essence intemporelle : réinscrire sur la toile le risque de l’étreinte, l’audace avec laquelle les peintres, les sculpteurs ont, depuis toujours, osé consacrer la fusion des corps — le baiser.
Mais rien n’est simple. L’énergie fusionelle qui les unit demande l’épure, le désir ne se maintient que dans son évanescence et son effacement — et ce sont eux qui demandent à être saisis. Tout reste fragile, improbable, incertain. Le miracle de la fusion ne tient qu’à l’équilibre entre la chaleur des couleurs, l’énergie qu’elles dégagent et la discrétion du trait. Les corps, s’il en est, ne sauraient être appelés, évoqués et invoqués qu’avec la plus extrême économie de moyens. A même un fond qu’il ne cesse de travailler et qui se transforme à mesure qu’il apparaît, leur tracé exige une infinie retenue. Lorsque Anne se risque à en dévoiler la technique, elle exhibe, avec malice, une seringue remplie de peinture. L’aiguille n’est pas anodine : elle fait des corps qui strient, qui raient, qui griffent, qui déchirent ou qui lacèrent le fond un tatouage à même la peinture. Les traits des formes corporelles entrelacées, fusionnelles tatouent les couleurs avec une rage salutaire — elles les marquent à vie, comme s’il s’agissait d’en empreindre à jamais, d’en rappeler la vérité : leur pouvoir libérateur, à rebours de toute confiscation, de toute exploitation, de tout enlaidissement.
Marc Crépon
Extrait du texte « Le corps retrouvé » Catalogue monographique
Galerie Kwai fung Hin
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